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"Pour une société d'abondance frugale"

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Article de Jean-Baptiste de Foucauld paru dans la Lettre des Semaines Sociales de France et sélectionné par l'Observatoire Social Diocésain.

Il faut réfléchir à la manière dont on va organiser l’effort collectif de redressement économique, financier et social. La crise financière est survenue dans une société qui n’a pas bien résolu ses problèmes sociaux et notamment celui du chômage, ce qui rend les choses plus difficiles. Il faudrait d’ailleurs analyser la notion de rigueur. Beaucoup de gens ont, depuis longtemps, le sentiment de vivre dans la rigueur : les standards de vie ont augmenté rapidement, davantage que les salaires. C’est, en quelque sorte une rigueur structurelle : notre société fabrique des désirs plus vite que les moyens de les satisfaire. A cette rigueur mal vécue, mal organisée, inégalitaire, s’ajoute ou pourrait s’ajouter une politique de rigueur décidée par des gouvernements

On voit bien que des efforts sont nécessaires. Les marchés nous disent qu’on ne peut vivre durablement au- dessus de ses moyens, mais ils nous disent aussi qu’il ne faut pas prendre des mesures trop brutales au risque de casser la croissance. On se trouve donc devant un problème de dosage macro-économique, avec des  situations conjoncturelles assez différentes entre les états européens dont la balance des paiements est excédentaires et ceux dont elle est déficitaire. En outre, certains pays souffrent d’un déficit de compétitivité, ce qui ne saurait durer éternellement. Mais nous sommes aussi devant un problème de civilisation : il faut demander moins à l’économie car lorsqu’on en attend plus qu’elle ne peut donner, elle se venge sur les personnes en les maltraitant. C’est pourquoi je pense que le principe de sobriété va s’imposer à notre société.

 

L’effort de sobriété doit  être non pas proportionnel mais progressif.

Nous vivons sur l’idée de l’abondance illimitée : on ne distingue plus le nécessaire du superflu, et on croit

que la croissance pour la croissance suffirait à répondre aux besoins fondamentaux de chacun. Cette idée est aujourd’hui périmée. Mais si la sobriété s’impose seulement par la force des choses, les inégalités vont encore s’accroître. Aussi, faudra-t-il absolument mettre également en oeuvre le principe de justice et le principe de créativité.

La justice parce que l’effort de sobriété doit être non pas proportionnel mais progressif en fonction des capacités de chacun. Ce qui implique, en France, de revenir sur les avantages fiscaux accordés à certaines catégories de population : il faudra supprimer des niches fiscales, remettre en cause les exonérations des heures supplémentaires, créer des tranches supplémentaires d’impôt sur le revenu et probablement suspendre, au moins pour quelques années, le bouclier fiscal ou, en tout cas, en revoir le niveau. Pour que les classes moyennes paient une fois pour les plus pauvres, il faut que les classes aisées paient deux fois : c’est ce que j’appelle le principe de double redistribution.

 

 

 Nous devons être créatifs à la fois pour résoudre la crise actuelle et pour vivre mieux en vivant autrement.

Je plaide aussi pour un impôt sur les sociétés qui soit progressif afin de mettre fin à la course à la rentabilité excessive. Mais, il faut veiller à ne pas trop taxer l’appareil de production. Les allégements de charges sociales doivent être maintenus, mais peut-être rendus conditionnels, c’est-à-dire liés à un accord sur l’emploi dans l’entreprise. Enfin, je pense qu’il vaut mieux taxer le revenu que la production et dans le revenu, il faut taxer de manière équilibrée le capital et le travail.

La sobriété doit être juste, mais elle ne doit pas être triste. C’est pourquoi elle réclame un effort de créativité.

Nous devons être créatifs, à la fois pour résoudre la crise actuelle et pour vivre mieux en vivant autrement.

Nous devons adopter une sobriété créative afin de rétablir le plein emploi, de mieux gérer notre protection sociale, mais aussi pour donner du temps de vivre aux personnes, avoir d’autres objectifs de vie que l’enrichissement. Le temps choisi est un contrepoids aux excès de la consommation et un appel à la créativité personnelle.

 

Un droit aux réseaux pour tous

Il faudrait aussi que nous soyons créatifs dans nos politiques publiques. Je pense que nous devrions réfléchir à un droit aux réseaux : le droit pour chacun d’être raccordé aux grands réseaux de la vie sociale que sont l’eau, le gaz, l’électricité, le téléphone, internet, la télévision et même les transports collectifs... Ce droit serait financé par un prélèvement sur le revenu et non plus par un tarif, afin que les gens pauvres voient leurs coûts fixes allégés. De même que pour financer la santé on fait cotiser chacun en fonction de ses revenus – revenus du travail, mais aussi revenus du capital avec la CSG. On le fait aussi déjà un peu dans l’habitat social avec l’A.P.L., l’allocation personnalisée au logement.

La créativité est également nécessaire pour chercher comment certains biens – comme, par exemple, la voiture ou la machine à laver – dont on a aujourd’hui la propriété individuelle pourraient être loués ou utilisés en commun par plusieurs foyers. De telles formules collectives pourraient contribuer à arrêter l’inquiétante montée en puissance des charges fixes des ménages.

Il faudra également de la créativité écologique. Je suis très inquiet de la tension possible entre écologie et modèle social. Plus on changera nos comportements moins on aura besoin de faire appel à des ressources financières et moins il y aura de concurrence entre les investissements écologiques et les dépenses sociales. Pour préserver et même améliorer notre niveau de vie, nous devons changer de mode de vie.

C’est un grand défi pour demain.

Le principe d’abondance pour tous, fondement de la société libérale, ne peut être qu’une utopie dangereuse s’il n’est pas conjugué avec un principe de frugalité. L’idée que des personnes sont condamnées à la frugalité, voire à l’austérité subie est également mauvaise et il faut remettre de l’abondance là où il y a un excès de pauvreté.

Tout cela passe par une réflexion sur l’essentiel et le superflu. La doctrine sociale de l’église n’a cessé de dire, à juste titre, que le superflu est une sorte de prélèvement indu sur l’essentiel des autres. Cela étant, l’abondance frugale n’est pas la sainteté.

Elle n’exclut pas un certain droit légitime au luxe permettant le développement de la personne en fonction de ses goûts et de ses désirs, mais dans le respect de ce qui est nécessaire aux autres. Au fond, l’abondance frugale est un principe de sagesse individuelle et collective.

A l’évidence, nous avons besoin d’une véritable révolution intellectuelle et morale. Cela dépasse les possibilités de notre système politique. Il faut que la société civile prenne le relais, que tous ceux qui se battent pour aider les gens en difficulté, tous ceux qui participent à ce mouvement autour de l’économie sociale et solidaire et qui, au fond, vivent déjà sur le terrain, ces principes de sobriété, de justice et de créativité, s’engagent publiquement pour remettre l’économie et la culture au service de l’homme. C’est la réflexion que nous menons avec une dizaine d’associations autour de l’idée d’un « Pacte civique » qui comprendrait à la fois des engagements individuels, des changements de fonctionnement des organisations et des réformes politiques destinées à mettre en oeuvre les principes d’une société d’abondance frugale.

 

Propos recueillis par Aimé Savard et publiés dans  La Lettre  des Semaines Sociales de France  N°59 de juillet 2010

 

·           Jean-Baptiste de Foucauld, ancien Commissaire au Plan et fondateur des associations « Solidarités nouvelles face au chômage » et « Démocratie et spiritualité », vient de publier un livre, très accessible, dans lequel il développe ses idées : L’Abondance frugale. Pour une nouvelle solidarité Editions Odile Jacob, 272 pages, 23 .

 

 

Article sélectionné par l’Observatoire Social Diocésain Novembre 2010

(OSD : Michel BRUGVIN, Jeannette GROS, Christiane CHAPPUIS, Jean- Claude

MENOUD, Robert GODINOT, Christian BOURGON, Noël RONCET, Bernard HAVET, Jean DIVO)

http://catholique-besancon.cef.fr/vie_du_diocese/solidarite/observatoire-social/

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